Une tentative pour saisir le réel 

 Elie Helou                                      

L'argument de la Journée d'Étude rappelle que quelque chose dans la lettre échappe à la symbolisation et à l'effet du Langage ; quelque chose préexiste et survit à la lettre. L'acte d'écrire pointe les traces métaphoriques chez l’individu, comme témoignage du devenir un parlêtre. Les traces ne sont pas le produit de l'écriture mais de la barre ou de la tentative d'en créer une par la suppléance. L'écriture ex-siste l'effet du Langage ; elle relie le réel de la lettre à la rupture de l'illusion d’une signification et d’une compréhension complètes. Quelque chose doit rester pour couvrir l'objet a qui pousse vers la continuation et l'épanouissement du sujet en tant qu'être désirant. Ainsi, quel réel se révèle dans l'écriture ? Comment l'illusion d'une compréhension totale des choses subjectives (ou son absence) se manifeste-t-elle à travers l'écriture ? Comment l'écriture pousse-t-elle vers les traces, le désir et la continuité ? 

Un livre intitulé De Niro's Game de l'auteur libano-canadien Rawi Hage raconte l'histoire de deux jeunes hommes et de leurs expériences avec les femmes, les drogues, les soldats, le voyage et la trahison pendant la guerre civile libanaise. Il met en lumière les expériences des jeunes adultes à cette époque, notamment en ce qui concerne le fait de rester à Beyrouth, une ville rongée par le crime, ou de quitter le pays pour les incertitudes de la vie à l'étranger. Un élément majeur qui plonge le lecteur dans l'esprit des protagonistes avec une telle clarté est le style d'écriture et les erreurs laissées dans le livre. À ma surprise, les erreurs d'orthographe, de syntaxe et l'évidence des vestiges de la manière de penser libanaise, presque littérale, confèrent au livre un tel caractère que, sans ces facteurs, le lecteur n'aurait pas saisi les profondeurs des luttes des protagonistes, qui reflètent à leur tour celles de l'auteur. 

Un lecteur non-libanais ne se connecterait pas autant au contenu, car sa langue ne partagerait pas un « réel similaire ». Presque la même chose vaut pour un Libanais qui a décidé de rester dans le pays. De plus, la langue de l'auteur et ce qui la dépasse sont tangibles dans la façon dont il tente de transmettre et de cacher simultanément ce qui lui échappe inlassablement. Vivre la guerre n'a pas dû être facile ; le livre donc a peut-être été une tentative de mettre au repos l'agitation du non-sens de ce que Rawi Hage a vécu—son prénom signifiant littéralement « narrateur ». En terminant le processus d'écriture, je n'imagine pas qu’il a ressenti beaucoup de soulagement. Peut-être que le sentiment a été plutôt juste assez bien. S'il avait pensé qu'il comprendrait quelque chose à la fin d’écrire son livre, il a probablement été déçu ; trompé par le réel de ses mots et par la « chose » qu'il essayait d'atteindre. 

Rien ne pourrait délivrer le sujet des conséquences du manque dans le Langage. On parle des effets du Langage, mais que dire alors des conséquences en évolution continue de ce qui fuit le sujet constamment, si on ne cherche pas à l'accepter et vivre avec ? Est-ce pour saisir l'insaisissable que les gens écrivent, ou pour atténuer le coup du réel ? Il y a des similitudes entre une œuvre d'art telle qu'une peinture et un texte littéraire finement écrit dans ce qu'ils provoquent chez les personnes qui y sont exposées. Dès que quelqu'un envisage la carotte suspendue dans le réel, ce qui pousse de telles œuvres à exister, un effet domino de nouveaux « réels » possibles et de tentatives de donner un sens est déclenché. La lettre aime le réel. Elle promet au sujet un soulagement, mais aussi du désarroi, jusqu'à ce que la boucle sans fin de l'être s'arrête indéfiniment. 

Ainsi, l'écriture peut, à première vue, sembler une activité presque futile pour se comprendre soi-même afin de surmonter le désespoir. Pourtant, elle n'est pas totalement vaine, puisque l'acte d'écrire devient une manière de reprendre le contrôle sur ce qui nous échappe. Ce qui soulage la souffrance n’est pas « saisir la chose » mais les tentatives elles-mêmes de le faire. Il existe de nombreuses façons ; l'écriture n'en est qu'une, bien qu'elle soit majeure. C'est un chemin solide pour apprendre à vivre avec le désespoir et ce qui échappe au sens. Elle le fait en marquant, après de laborieuses efforts, ce qui a été compris proprement, laissant ainsi de la place pour le « pourquoi, comment et quoi » de ce qui ne l'a pas été, en liant ainsi davantage les fils lâches dangereux.


Le désir au pied de la lettre

 Chantale Khadra 

« Si le psychanalyste ne peut pas répondre à la demande, c’est seulement parce qu’y répondre est forcément la décevoir, puisque ce qui y est demandé est en tous cas Autre Chose, et que c’est justement ce qu’il faut arriver à savoir »¹. Dans La direction de la cure et les principes de son pouvoir en 1958 Lacan dit : « puisqu’il s’agit de prendre le désir, et qu’il ne peut se prendre qu’à la lettre, puisque ce sont les rets de la lettre qui déterminent, surdéterminent sa place d’oiseau céleste, comment ne pas exiger de l’oiseleur qu’il soit d’abord un lettré ? »²La définition du désir comme désir de reconnaissance réclame l’existence préalable d’un Autre, auquel s’adresserait le sujet à travers son symptôme, ce dernier étant harponné comme un message chiffré, soit comme une parole adressée à l’Autre. Lacan affirme, dans « Lituraterre » que les lettres sont secondaires au signifiant. Autrement dit, les lettres sont le résultat des signifiants. Il me semble qu'il faut commencer par faire des lettres la base des noms de sujet. Ainsi, le sujet acquiert son identité à travers la lettre. Cependant, le processus de nomination correspond à l'opération de reconnaissance. On pourra ainsi voir émerger des lettres de trois temps logiques qui réalisent l'identité de la composition du sujet. D'abord, le signifiant est attaché à une pulsion, qui est le signe de la perception d'objet, qui s'inscrit dans le registre de la mnémonique, le premier registre mnémonique que Freud a schématisé dans l'alphabet, Wahrnehmungszeichen (signe de perception).Ce premier signifiant, le signifiant de jouissance, est un S1, un nombre illisible, l’inconscient serait le deuxième registre des inscriptions signifiantes, « ça parle » ; quant à S2, il est constitué de chaînes de signification qui permettent une lecture par métaphore et métonymie, puisque l’inconscient est structuré comme un langage.Quant à la lettre, elle remplit sa fonction dans le passage de S1 à S2, c'est-à-dire dans la traduction des traces mnésiques en signifiants inconscients. Car ce passage de S1 à S2 implique l'effacement de S1, et à l'endroit où il disparaît, s’inscrit une première identification symbolique du sujet, un signifiant de base, un caractère moniste. Sa répétition permet au sujet de se compter, comptant les objets perdus à travers la même ligne. Comme le soulignait Lacan dans son séminaire De l'Autre à l'Autre « un être qui peut lire sa trace cela suffit pour qu´il puisse se réinscrire ailleurs que là d'où il l'a portée »³. Dans son séminaire sur L’identification en 1961, Lacan explique que « le trait unaire vient à l’emplacement de la trace qui, elle, a disparu ». La trace précède le trait, parce que le trait marque où la trace était quand elle a été effacée. Mais le traducteur c'est la lettre. Parce qu'elle trottine par translittération homophonique. La lettre est le transcrit d'un son dans la langue car elle s’accouche phonétiquement. La lettre va s’écrire à l’endroit « marqué » par le trait unaire, mais seulement dans un temps secondaire, après la mise en mouvement du système signifiant. C’est elle qui sera le support matériel du signifiant, c’est elle qui arrêtera l'ambiguë du signifiant.« Décider, quand il y a une demande, de prendre le sujet au pied de la lettre de sa demande, c’est toujours se jouer de lui. »4 comme le dit Jacques-Alain Miller. La psychanalyse consiste à ne pas prendre le sujet au pied de la lettre. C’est la condition pour que l’instance du désir se dégage. Si l’inconscient a lui-même une structure de langage, le sujet n’a en quelque sorte qu’à se soutenir de cette structure pour laisser parler son inconscient. Cela implique nécessairement que c’est par un certain usage de la lettre que l’analysant peut subjectiver cet inconscient défini comme une vérité agissant à son insu. De là, l’éthique de la psychanalyse qui chez Lacan est indissociable de sa pratique, est celle qui soutient le sujet dans son devoir de dire « je » là où ça parle en et à travers lui. Le sujet figure toujours en tant qu’ex-sistant, au niveau du désir. C’est en assumant l’impossibilité de s’y reconnaître que le sujet peut enfin s’y retrouver comme désirant. Prendre le désir à la lettre, affirmation paradoxale de Lacan, consiste justement à ne jamais le faire par rapport à la demande. Ce qui revient à dire que l’analyste doit refuser la demande de signification pour préserver la place du désir dans la direction de la cure. 

Lacan, J., « La psychanalyse. Raison d’un échec » [1967], Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 343.

Lacan, J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 641

Lacan, J., Le séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 14 mai 1969, p. 314.

Miller J.-A., « L’orientation lacanienne. Ce qui fait insigne » (1986-1987), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de l’université Paris VIII. Cours du 07 janvier 1987.


à, LA LETTRE

 Marta Pilar Casero

 La lettre est chacun des signes graphiques qui composent l'alphabet d'une langue et aussi chacun de ses sons. Les lettres permettent l'écriture et la communication orale. La lettre est un élément, la plus petite forme du signifiant et y le soutient. Pour la psychanalyse, c'est sa condition structurelle parce que l'inconscient est constitué en langage y “commande la fonction de la lettre ».La lettre au-delà de sa fonction signifiante s'étant au domaine de la science et à sa formalisation en logique et en mathématiques. Ce sont les domaines utilisés par Lacan pour le développement de ses mathèmes à travers lesquels il tente de faciliter la transmission de la psychanalyse. Mais le symbolique est incomplet et ne permet donc que de rendre compte de cette impossibilité. La lettre a tout son statut dans la psychanalyse lacanienne. Sa fonction a évolué, a acquis un caractère structurant, en devenant l'un des éléments théoriques fondamentaux, atteignant même à la consécration privilégiée d'une lettre pour nommer la formalisation de l'une de ses inventions les plus importantes : l’objet a que Lacan développera au long de son enseignement.À la suite de Freud, Lacan part du signifiant et du concept de symptôme comme métaphore, puis placer le symptôme comme une lettre de jouissance. Il s'oriente du symbolique au réel, pour enfin placer que la lettre marque le corps et en s’avant la lire. Cela nous permettra de faire avec le symptôme à la fin d'une analyse.Dans les premiers stades, le poids de la théorie lacanienne oscille vers le registre du symbolique que nous avons dans le texte de 1953 L'instance de la lettre dans l'inconscient, ou la raison depuis Freud. Il y fait des affirmations qui resteront tout au long de son enseignement. Dans le chapitre, le sens de la lettre dit : « Notre titre implique qu'au-delà de la lettre, c'est toute la structure du langage que l'expérience analytique découvre dans l’inconscient ». Lacan privilégie la lettre. Mais cette lettre, comment devrait-il être prise ici ? Simplement, à la lettre. Nous désignons comme lettre le support matériel que le discours concret prendre du langage.  Dans sa tentative continue de donner à la psychanalyse une projection scientifique, il a publié en 1956 Fonction et champ de la parole et du langage. Dans ce texte, il développe la fonction du mot dans l'analyse qui a fait face à l'enchevêtrement de la langue lorsque le sujet s'échappe, Il nous place devant la vérité de la parole pleine et la parole vide dans la réalisation psychanalytique du sujet. Dans cet ouvrage, Lacan valorise l'œuvre de Freud dont il extrait l'importance du déchiffrement, en reconnaissant dans les formations de l'inconscient, le travail de mécanismes signifiants.À 1956 dans Le Séminaire sur la lettre volée, il souligne la détermination de la symbolique et « la dominance du signifiant sur le sujet » comme une vérité qui est partout et non comme un simple hasard. Dans ce texte, il souligne également la fonction de la lettre en disant qu'elle féminise, à la lettre comme reste, et le lien à la répétition. En même temps dans ses premiers séminaires il commence à donner les premiers dessins à son concept d’objet a, pendant cette période et jusqu'au séminaire XIVe, cette lettre a un statut imaginaire. C'est à partir du moment où il déploie la logique du fantasme en soulignant la valeur de la jouissance, où la lettre a passe au registre du réel, en articulant ainsi les trois registres. Lacan réutilise alors la lettre en s'appuyant sur la philosophie et la topologie, il recherche d'un statut scientifique à la psychanalyse.La lettre fait un trou dans le corps, là où ira à s’héberge la jouissance. Le sujet tentera de masquer cette faille qui se produit, en faisant appel au fantasme. La lettre longe, s`incorpore, fait limite. Jouissance et lettre sont inséparables. Dans la dernière étape de l'enseignement, Lacan, influencé par la culture chinoise, Il développe ces concepts pour articuler la lettre et le vide. Ceçi qui condense en Lituraterre (Lacan, 1971). Lettre qui fait sujet, lettre qui soutient le signifiant, pas tant pour la lire. L’écriture qui creuse dans le vide et qui accueille la jouissance. Lettre qui en passant par l'interprétation, cela permettra une connaissance de l’être, un savoir à propos du symptôme. Lettre, littoral, entre le savoir et la jouissance.  

Lituraterre (Lacan, 1971). Autres écrits. Éditorial Paidos p. 22 

Lacan, J. (1953) “L'instance de la lettre dans l'inconscient, ou la raison depuis Freud”. Écrits 1, Editorial Siglo XXI. 22º Édiction. Méjico 2001 p. 475 

Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse. Écrits 1. Editorial Siglo XXI. 22º Edición. Méjico 2001, p. 237  

Le juge Lacan. Le séminaire sur La Lettre volée. Écrits 1. Éditorial Siglo XXI. 22e édition. Mexique 2001, p. 34 

Lituraterre (Lacan, 1971) Autres écrits. Editorial Paidos p. 19J. Lacan, Le séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre, Paris, Seuil, 2006, leçon du 14 mai 1969, p. 314.


Jan Tkaczow

Lituraterre – la terre labourée par des ruisseaux scintillants dans le vaste vide de la Sibérie et les coups de pinceaux dans la calligraphie de caractères japonais.

Chaque phrase de ce texte riche regorge de transmission, si je puisse m'exprimer ainsi : ces termes énigmatiques : papludun, Hun-En-Peluce, partons ! ; avouer-admettre-confesser et avoir, lettre-litière-littoral, écriture japonaise et vue de la Sibérie depuis l'avion, nuages déferlants qui font pleuvoir le signifiant.

Comment lisons-nous ce texte ?

Je vais risquer l'affirmation suivante : à quel point pouvons-nous nous rapprocher du réel par le biais du symbolique ? Comment la lettre crée-t-elle le littoral qui effectue et affecte l’un et l’autre ? Comment fonctionne la répression, quand on est pris pour  déchet expulsif puis dévoré à nouveau pour former la perle centrale ? Pourtant, toujours impossible à assimiler, produisant toujours la salive de/pour la vie... À condition que, durant ce processus, un lit est fait pour la non-existence de la relation sexuelle (ce que d'autres textes appellent « lamella » - quelque chose glisse, quelque chose se perd) ? Bien sûr, cela n’est qu’une autre façon de dire : aliénation/séparation, mais, néanmoins, avec une « Instance de lettre » ...

Mais pourquoi ? Dans quel but ?

Pour préciser, pour clarifier, pour spécifier la technique d'analyse, donc pour « faire de la théorie sa pratique ».

Peut-on apprendre de ce texte quelque chose en ce qui concerne le discours universitaire ? Bien sûr que non.

Cette caractéristique merveilleuse de l'enseignement de Lacan : en le lisant, l’on ne peut appliquer la position du savoir en tant que semblant. Il insiste toujours sur le fait qu'il n'est autre que subjectif/inconscient. Dans la formulation finale du Réel illisible mais ressenti.

On ne peut « accueillir » ce texte qu'à travers l'expérience du défilé du signifiant dans la pratique – en position de l'analysant - qui soutient la théorie, que l'on peut alors peut-être perpétuer. Tout comme tout commencement a une fin, et toute fin a un commencement. On peut, on est capable, d'avouer qu’on peut perpétuer. Peut-être à travers le travail dans des cartels, peut-être à travers la lecture, peut-être à travers des échanges, peut-être en occupant la position de l'analyste. Dans tous les cas : dans l'École.

Ne prenons pas la lettre pour le signifiant. Situons-la dans le littoral, qui avec elle est un « effet du signifiant et effet du langage », la limite insaisissable sauf par l'acte.

Et que dire de ceux qui, à la place du sujet supposé dans le/du savoir, doivent se guider à partir du sujet supposé dans l'amour ? Cette formulation seule nous donne un indice : construisons leur littoral à partir de l’amour de leur particularité, et, peut-être, pourrions-nous en tailler leur singularité ?

La distance par rapport au sens est palpable ici, et Lacan affirme : « rien n'est plus distinct du vide creusé par l'écriture que le semblant ».

Pour le paraphraser : c'est seulement quand on peut voir la ligne droite qu'on sait que l’on est dans le symbolique. Cette dette est inévitable, si nous devons l'assumer/l’affirmer/l’admettre du sujet barré $, durant le long processus de formation de sa calligraphie. Comment peut-on affirmer quelque chose qui a été effacé ? C'est la longévité du processus, le processus de l’analyse au service de la lettre : tracer/tailler d'abord la division, puis la laisser être assumée/prise en charge. Temporairement, sans doute, mais suffisamment pour la fonction et la perpétuation.



                              

   


  
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